Lumière crue sur la ségrégation au quai Branly

Il y a tant d’expositions qui ont l’air très réussies cette saison, qu’on aurait presque envie de toutes les faire et qu’on ne sait plus où donner de la tête. Ce serait génial – mais contraintes de temps obligent, c’est souvent assez difficilement faisable. Alors, on se tourne vers des critères de sélection : laquelle semble la plus complète ? laquelle a le thème le plus intéressant ? quel angle l’exposition choisit-elle ? quel musée connaît-on moins que les autres ? C’est comme ça que je me suis retrouvée à l’exposition « The Color Line« , au musée du Quai Branly. J’ai bien fait : contrairement à Made in Paris, c’était bien loin d’être décevant, et j’en suis sortie extrêmement satisfaite. Je vous raconte tout ça !

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J’ai donc choisi une exposition se tenant au musée du Quai Branly, plusieurs raisons ayant motivé mon choix : d’abord, je ne connaissais pas (ou si peu que je n’en avais aucun souvenir) ce musée, alors qu’il est devenu, depuis sa création il y a 10 ans, un incontournable des institutions muséales parisiennes (de nombreux chouettes évènements sont d’ailleurs organisés à l’occasion de cet anniversaire, je vous invite à faire un tour sur le site pour vous renseigner !). Ensuite, The Color Line propose un angle plus historique qu’artistique, alors que j’ai plutôt pour habitude d’aller voir des expositions d’art ou d’histoire de l’art – ça allait donc me changer un peu. Ultime raison, et pas des moindres, le thème abordé, extrêmement important dans l’histoire sociale et politique américaine et malheureusement toujours d’actualité (bien que sous une forme plus dissimulée) : la ségrégation. L’exposition se propose donc de revenir sur un phénomène qui a traversé les Etats-Unis jusqu’à récemment et qui, même si cette page de l’histoire est aujourd’hui refermée, laisse de nombreuses traces et bien des combats à mener pour parvenir enfin à une réelle égalité entre tous – car si en droit cette égalité a été consacrée, dans les faits ce n’est pas forcément le cas : préjugés, traitements différenciés, inégalité des chances criantes… Bref, il s’agissait de se rafraîchir la mémoire sur le sujet, et de ne surtout pas perdre de vue que le combat est encore récent et qu’il ne faudrait pas regarder avec trop de désinvolture les tensions qui traversent aujourd’hui l’Amérique et plus largement, une grande partie du monde.

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Et si le sujet peut en premier lieu paraître rébarbatif ou scolaire, l’exposition est tellement riche et dense qu’il est impossible de s’ennuyer. De toute façon, les documents et oeuvres choisis sont si saisissants qu’on est déjà bien occupé à essayer d’assimiler comment autant de haine entre être humains est possible, ce qui ne laisse pas beaucoup de place pour s’interroger sur le côté trop « cours d’histoire » du parcours – écueil qui est de toute façon tout à fait évité. Pour ne pas tomber dans ce « piège », le musée a ainsi eu recours à de (très, très) nombreux documents : plus de 600 pièces sont réunies, dont certaines sont pour la première fois présentées en France. Et elles sont très variées ! Extraits audio, affiches, livres, extraits de films, cartes postales, tableaux, couvertures de magazine… Une salle est même destinée aux visiteurs mal ou non-voyants, en proposant 4 oeuvres visuelles qu’ils peuvent toucher pour se les figurer (les contours sont en relief), avec une explication et un texte audios en rapport avec l’image. D’une part cette variété de supports permet de ne pas tomber dans la répétition, qui aurait tôt fait de lasser les visiteurs vu la longueur de l’exposition (la seule chose que je lui reproche, j’y reviendrai). D’autre part – et c’est surtout ça qui est intéressant ! – ça montre à quel point le phénomène était généralisé jusqu’aux années 1960-1970, infiltrant absolument tous les pans de la culture et de la vie en société.

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Toute une partie du parcours (qui est organisé principalement de façon chronologique – logique pour une expo axée histoire) montre ainsi des affiches de films employant des « Noirs » (comme on les appelait alors, quand ce n’étaient pas des « nègres ») pour mieux s’en moquer, des chansons populaires de chanteurs Noirs mettant en scène le quotidien de ces populations exclues afin de lui donner une portée « comique »… L’autre grande partie est réservée au combat des Afro-américains, pendant la ségrégation puis une fois cette page officiellement tournée, pour conquérir leurs droits et revendiquer une réelle égalité et une place dans la société, enfin. Combat passant certes par l’engagement (l’exposition évoque bien sûr, mais de façon finalement assez légère, Martin Luther King, Rosa Parks ou encore Angela Davis), mais aussi par l’art sous toutes ses formes, ainsi que la presse. Cette partie-là s’étend jusqu’à nos jours, puisque malheureusement la question n’est pas encore réglée… Cette division – qui n’est pas clairement délimitée sur le parcours, mais se dégage de l’ensemble des pièces – a l’avantage de proposer des points de vue différents, et de soulager un peu des monstruosités exposées dans la partie purement consacrée aux actes de ségrégation – passer au milieu de tout cela est franchement difficile tant le message qui se dégage de ces documents est nauséabond, quand il n’est pas tout simplement insoutenable. A cet égard, la salle réservée aux actes de lynchage (et où est notamment évoqué le Ku Klux Klan) est particulièrement difficile à traverser, et pour ma part je ne m’y suis pas attardée – entre autres horreurs, une photo figurant un homme noir carbonisé et entouré d’une foule hilare, au dos de laquelle était inscrit « Dear Parents, this is the barbecue we had last night » (« chers parents, voici le barbecue que nous nous sommes fait la nuit dernière« ).  Surtout, cette présentation en deux parties montre deux représentations distinctes d’une même communauté, et révèle à quel point, jusqu’aux revendications des années 1960, les populations concernées elles-mêmes avaient une vision dégradée et avilissante de leur identité – avant de se redresser et d’affirmer, au contraire, leur fierté d’une identité éventuellement différente au vu de l’histoire particulière qui est la leur aux Etats-Unis surtout, mais certainement pas inférieure.

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Robert H. Colescott, Colored TV (1977)

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Autre écueil brillamment évité par le Musée du Quai Branly : le « tout-histoire ». Vu le thème, il aurait été facile de ne présenter que des points de vue purement historiques, de se concentrer sur les textes et les faits en occultant les ressentis, les oeuvres, l’aspect visuel. Ce qui aurait donné une exposition sèche et, pour le coup, probablement assez peu captivante. A l’inverse, se pencher uniquement sur les perceptions ou le côté artistique aurait passé sous silence la réalité historique de faits brutaux, certes, mais qui se sont malheureusement produits pendant une longue période. Ici, les deux facettes sont complémentaires : le Musée n’a pas reculé devant la nécessité de montrer et d’expliquer de manière brute (parfois même crue) les évènements dans toute leur atrocité, mais il n’a pas pour autant oublié les aspects plus artistiques ou sociaux qui, encore une fois, permettent d’éviter la crise de nerfs qui guette devant certains documents. Ceci dit, la perfection n’existe pas et on peut reprocher au Musée d’avoir voulu être presque trop exhaustif : l’exposition est très dense, mais aussi très longue – il faut compter entre 1h30 et 1h45, surtout si l’on veut prendre le temps de digérer ce que l’on voit. Or, sur un sujet aussi difficile, l’exercice peut finir par devenir pesant : c’est dommage, on a du coup tendance à bâcler les dernières salles, qui sont pourtant porteuses d’espoir puisqu’elles montrent que si tout n’est pas gagné, des progrès immenses ont été faits depuis l’avènement des premiers mouvements afro-américains.

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Faith Ringold, The American Collection #1 : We Came to America (1997)

Bref, en-dehors de ce léger bémol, l’exposition « The Color Line » est très réussie et mérite vraiment de s’y rendre, à condition donc d’avoir un peu de temps devant soi, et de se barricader l’esprit. Y faire un tour est même presque salutaire, dans une ambiance générale tournant de plus en plus à l’exclusion de l’autre et au repli sur soi  – au moins pour se rappeler que, si on n’y prend pas garde, on a tôt fait d’annuler les progrès auxquels on est parvenus – ce n’est pas le thème de ce blog, mais l’actualité est assez éloquente à cet égard…

The Color Line, du 4 octobre 2016 au 15 janvier 2017 au Musée du Quai Branly – plus d’infos

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