Découvrir les provocations de la photographie japonaise

Salutations ! Après avoir crapahuté tout le mois de septembre d’exposition en spectacle et de spectacle en exposition (je vous parle de tout ça ici), il était hors de question de m’arrêter en si bon chemin et le mois d’octobre a donc commencé sur les chapeaux de roue puisque dès le 1er, j’ai été faire un tour au BAL, près de la place de Clichy, pour voir l’exposition dont beaucoup de monde parlait ces derniers temps : Provoke.

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Provoke, c’est le nom d’un magazine de photographie nippon édité en 1968-1969 et qui, même s’il n’a eu que 3 numéros, a profondément marqué l’histoire de la photographie. L’exposition se propose donc d’offrir une vue d’ensemble sur les pages de cette revue, mais englobe plus largement tout un mouvement artistique japonais des années 1960 à 1975 et met en avant les revendications et les troubles qui ont agité, à cette période, la société nippone. L’exposition me tentait bien, mais ne m’y connaissant absolument pas en photographie japonaise, et assez peu en histoire du Japon (en-dehors des grandes lignes), j’avais l’appréhension de ne pas du tout rentrer dans l’univers de l’expo et de ne pas comprendre grand chose à ce que j’avais sous les yeux. Autant vous rassurer tout de suite : que vous soyez un fervent amateur de la période et de ce mouvement, ou qu’au contraire vous n’y connaissiez absolument rien, il y a de fortes chances pour que vous vous y retrouviez !

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D’abord – et cela mérite d’être mentionné – le BAL n’est pas une très grande salle : si vraiment vous êtes perdus, vous ne vous sentirez pas piégés dans une exposition interminable. Un petit espace au rez-de-chaussée est dédié au mouvement photographique d’ensemble de la période 1960-1975 au Japon, marqué par les crises sociétales de l’époque. Ainsi, une bonne partie de cet étage est réservée à des photographies (et une projection) concernant les manifestations violentes et revendications qui ont traversé les groupes d’agriculteurs à l’occasion du projet d’aéroport de Narita, qui exigeait l’expropriation de nombreux fermiers. Le sous-sol, un peu plus spacieux, est quant à lui en grande partie réservé aux numéros de Provoque, dont les pages ont été découpées et apposées côte à côte sur de grands pans de mur, de manière à ce que le visiteur ait sous les yeux une vue d’ensemble de la revue, un gigantesque collage de cette publication emblématique. Visuellement, c’est assez réussi : les murs blancs, leurs bordures blanches, la scénographie toute en angles et le collage très symétrique des photos en noir et blanc offre un tout neutre et rectiligne, qui tranche complètement avec les sujets des photos. Celles-ci sont granuleuses, immortalisent parfois des scènes glauques, voire sales, lorsqu’elles ne sont pas carrément floues. Sur le moment, complètement absorbé par ce style si particulier, on ne fait pas forcément attention à ce contraste, qui joue pourtant un rôle capital pour laisser les oeuvres s’exprimer dans toute leur rudesse, brutes. Malgré son format réduit, Provoke est donc une exposition très dense, complètement en adéquation avec les photos proposées qui, tant par leur style très innovant à l’époque que par les scènes représentées, sont très dynamiques – lorsqu’elles ne sont pas carrément violentes.

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Ensuite, aucune raison d’être intimidé par le sujet très pointu de l’exposition : celle-ci est réalisée de façon très pédagogique, avec des explications bien fournies mais parfaitement accessibles et claires (à la différence de celles de l’expo Magritte par exemple, qui rendent parfois plus perplexe que les oeuvres elles-mêmes). Donc, même le visiteur le plus vierge de toutes connaissances sur le Japon des années 60-70 ou la photographie japonaise est parfaitement à même de prendre du plaisir à visiter le BAL et de saisir les enjeux des photographies exposées. De toute façon, et c’est là tout l’intérêt d’un art visuel, que le spectateur soit ou non renseigné sur ce qu’il voit, les images s’imposent à lui et provoquent des émotions, quelles qu’elles soient. C’est particulièrement le cas ici puisqu’encore une fois, les scènes représentées étant loin d’être neutres, et les cadrages choisis étant de véritables partis pris eux aussi, l’observateur est véritablement saisi par les images et ne peut y rester indifférent.

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L’exposition est aussi réussie en ce sens que, même si elle est relativement courte – même si tout est question du temps que vous choisissez de passer devant les oeuvres – elle est assez diversifiée. Photos issues de Provoke, mise en avant de « performances » – phénomène qui commençait à se développer pour dénoncer certains phénomènes ou exprimer une opinion, mais aussi de multiples autres supports (revues, livres de photographes, projections, encarts de texte, et même une tablette diffusant la vidéo d’un livre de photographies en train d’être feuilletés), le visiteur navigue au travers de tout cela librement ; il n’y a absolument aucune impression de redondance, d’autant qu’il n’y a pas de parcours imposé. On circule à sa guise, de panneau en panneau, selon ce qui attire l’oeil en premier lieu, et aucun visiteur ne suit le même chemin puisque chacun a ses réactions propres. Certaines photos poussent à s’interroger : lorsqu’elles sont trop floues, mal cadrées, très granuleuses ou qu’il s’agit simplement de scènes de la vie quotidienne capturées sur le vif (deux femmes à moitié nues et manifestement ivres, une femme fumant une cigarette sur un lit froissé), on est amenés à se demander ce qu’elles ont d’artistique, ou quelle est leur dimension esthétique. Mais c’est là tout l’intérêt de ce mouvement ! Ce mouvement qui a choisi de prendre position derrière chaque photo, de capturer le quotidien malgré le manque de moyens techniques ; ce mouvement qui, finalement, a permis qu’on considère comme intéressantes aussi des photographies dont l’esthétique n’est pourtant pas frappante au premier coup d’oeil. Et il y a, de toute façon, des photos dont la composition est réussie, dont la scène est poétique, ou qui capturent des moments qui rendent extrêmement bien, vus à travers l’oeil du photographe.

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Intérêt historique donc (histoire du Japon, histoire de l’art), visuel aussi – même si l’on peut aimer ou ne pas aimer cet univers visuel bien particulier, Provoke n’est certes pas une exposition d’exception mais vaut largement le détour, d’autant que le lieu est agréable – une fois votre visite terminée, vous pourrez vous reposer autour d’un en-cas dans le restaurant « pop-up » du BAL (en ce moment, un chef … japonais !) ou pousser la promenade jusqu’à Montmartre !

Provoke, jusqu’au 11 septembre 2016 au BAL (plus d’infos)

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