Quand Magritte s’installe à Beaubourg

Dès que j’ai vu que cette exposition aurait lieu, j’ai su que j’irai, et le plus vite possible. Fan incontestée du lieu – vous avez fini par le comprendre – et amatrice de l’artiste depuis déjà quelques années, m’y rendre était tout simplement obligatoire. Je veux parler de l’exposition Magritte qui se tient depuis le 21 septembre au Centre Pompidou. Intitulée « Magritte : la trahison des images« , l’exposition propose plutôt qu’une rétrospective, un véritable retour sur la pensée du peintre et les axes de réflexion qui ont très vite guidé son art.

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Alors voilà, j’avais tellement envie de me promener au milieu des tableaux du peintre belge que je me suis précipitée et, le premier samedi après l’ouverture de l’exposition, je répondais présente devant le musée. Grave erreur ! Si vous combinez les éléments : samedi ensoleillé de septembre, nouvelle exposition, peintre apprécié par presque tout le monde et large promotion du Centre Pompidou, vous obtenez… un monde fou, c’est bien cela. Après avoir fait la queue pour entrer dans le centre, il faut faire la queue pour accéder aux étages du musée, qui renferment l’exposition, puis faire la queue encore devant la porte de la première salle. Et une fois enfin arrivée dans le lieu tant convoité, parvenir à se frayer un chemin parmi les (très) nombreux visiteurs. Qu’importe ! Sur le moment, patienter, puis attendre et patienter de nouveau est assez désagréable, mais l’exposition est si réussie qu’on oublie vite ses mésaventures. Présentant des oeuvres de toutes les périodes de l’artiste, mais aussi des dessins préparatoires et des écrits, celle-ci a opté pour un classement par thèmes plutôt que chronologique. C’est assez rare pour être souligné ; d’autant que dans notre cas, ça démarque véritablement l’accrochage d’un simple retour historique sur le travail de Magritte, en essayant de faire entrer en résonance certaines des oeuvres pour révéler les questionnements qui ont hanté sa réflexion et les différentes réponses qu’il y apportait au cours du temps. Pour guider le visiteur dans les méandres de l’esprit de l’artiste, les encadrés près des oeuvres majeures et à l’entrée de chaque salle lui donnent des clefs, des références – car impossible de vraiment saisir le mode de fonctionnement de l’artiste sans un petit bagage. Le mythe de la caverne, par exemple, est omniprésent chez Magritte. Tout comme l’est, bien sûr, la question de l’image et de la déformation de la réalité à laquelle elle aboutit. Plus qu’une déformation, c’est même d’une incapacité à traduire le réel qu’il s’agit, et que le peintre s’évertue à mettre en avant à travers son oeuvre, la plus célèbre étant sûrement la fameuse peinture « Ceci n’est pas une pipe ». Au spectateur répondant que si, c’en est à l’évidence une, ou que ce tableau est absurde, Magritte répond qu’il ne s’agit pas d’une pipe mais seulement de la représentation picturale de celle-ci. Montrant par là que les images ont tendance à nous faire oublier qu’elles ne sont que le reflet d’un objet, et que nous sommes prompts à confondre l’objet lui-même et sa représentation graphique. La trahison des images, donc…

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Un aperçu du monde présent quelques jours après l’ouverture
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Disclaimer : Je ne connais pas la jeune fille présente sur cette image – si elle souhaite que je la retire, qu’elle me le fasse savoir et je le ferai sans problème.

Cela ne signifie pas (et heureusement !) qu’un visiteur profane ou qui voudrait simplement profiter de la beauté des oeuvres présentées et de l’humour qu’elles dégagent parfois, serait frustré par l’exposition. Car si les plus motivés peuvent lire les encarts ou s’interroger des heures durant sur la signification de tel ou tel tableau, les autres peuvent très bien passer et outre et simplement apprécier ce qu’ils ont sous les yeux. C’est cela qui est appréciable chez Magritte : le versant philosophique et réflexif ne prend pas nécessairement le pas sur le versant graphique, c’est finalement à l’observateur de choisir son point de vue. Avant de goûter la valeur philosophique de son oeuvre, j’ai toujours été attirée par sa façon de représenter les choses, ce trait tellement réaliste et en même temps, en s’approchant mieux, proche du dessin animé, ou du graphisme de jeu vidéo. C’est une question de couleurs peut-être, quelque chose de très doux également dans le coup de pinceau, une façon de représenter le réel et surtout l’irréel qui m’a, pour ma part, toujours séduite. C’est aussi l’ambiance si particulière qui se dégage de ses tableaux : la série L’Empire des lumières (qui n’est pas présentée au Centre Pompidou), avec ses maisons entre l’ombre et la lumière au fond de jardins, la nuit, est particulièrement représentative de cette atmosphère à la fois mystérieuse, très sombre, et pleine de poésie.

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La Condition humaine, 1935

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Car si certaines des œuvres ont un côté comique (par exemple, ce tableau d’un piano encerclé par un anneau de fiançailles et intitulé La Main heureuse), la plupart recèlent, au minimum, une part d’ombre. Il en va ainsi du portrait d’une femme dont le visage a été remplacé par un corps nu et intitulé Le Viol, ou encore de cette scène où deux amants s’embrassent fougueusement, le visage recouvert d’un drap qui masque leurs traits (Les Amants). Quant à moi, si j’ai été un peu déçue de ne pas retrouver mon cher Empire des lumières (incontestablement ma pièce préférée de l’œuvre de Magritte), je me suis malgré tout régalée avec plusieurs des tableaux présentés, que ce soit pour leur côté esthétique ou pour la réflexion qu’ils amenaient. Dans cette perspective, Le Blanc-Seing mêle les deux aspects, à la fois très beau et très intrigant, un vrai casse-tête que le cerveau tente tant bien que mal de résoudre. Présentée en fin d’exposition, cette oeuvre résume parfaitement le propos de l’exposition : les images sont des illusions, des trompe-l’oeil, elles sèment la confusion dans l’esprit de l’observateur en se posant en représentations fidèles et objectives du réel quand elles ne sont en fait que des interprétations, des points de vue partiels et partiaux, que le spectateur lui-même interprète et déforme à son tour.

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Le Viol, 1945
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Les Amants, 1928
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Le Blanc-Seing, 1965

Si l’exposition n’est pas très grande – 5 salles qui se parcourent aisément en 1h, 1h30 en prenant son temps – elle est extrêmement riche et surtout, incroyablement dense. Même sans lire les annotations, impossible de ne pas être invité à la réflexion par les peintures de Magritte – on ressort de là satisfait, avec le sentiment d’avoir compris un peu mieux l’oeuvre du peintre et d’avoir enrichi sa culture et sa réflexion personnelles, mais aussi presque fatigué face à toutes les interrogations que l’artiste fait naître, inévitablement, à mesure que l’on (re)découvre ses tableaux. Un seul bémol, un détail en fait : la typographie utilisée est certes très représentative du thème présenté, mais elle contribue largement à l’éventuel mal de tête qu’on ressent sur la fin ! Outre ce léger « défaut » purement technique, Magritte : La Trahison des images est un évènement à aller voir absolument – vous n’en ressortirez pas déçu.

 Magritte : La Trahison des images, du 21 septembre 2016 au 23 janvier 2017 ; infos pratiques.

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